• Grégoire Guillemin

Zeev Sternhell et le fascisme français

Le 21 juin dernier disparaissait l'historien des idées Zeev Sternhell (1935 - 2020) connu pour ses travaux sur l'existence d'un fascisme français durant l'entre-deux-guerres ainsi que son engagement contre le nationalisme israélien et la colonisation, il prônait une paix durable entre Israël et la Palestine. Dans ses travaux universitaires, il développa l'idée que la France non seulement n'avait pas été immunisée par l'idéologie fasciste durant le XXe siècle mais qu'elle avait été la matrice de cette idéologie mortifère dès la fin du XIXe siècle par la rencontre idéologique du syndicalisme révolutionnaire et du nationalisme. Son décès est l'occasion de revenir sur un débat historiographique (l'histoire de l'Histoire) qui a animé les historiens français dès la fin des années 1970.


Zeev Sternhell est décédé le 21 juin 2020. © Thomas Coex, AFP

Zeev Sternhell a soutenu une thèse en 1969 à l'Institut d'études politiques de Paris sous la direction de Jean Touchard qu'il publia en 1972 sous le titre Maurice Barrès et le nationalisme français. Il publia plusieurs essais importants sur la question d'un fascisme français : La Droite révolutionnaire, 1885-1914 : les origines françaises du fascisme, en 1978 (réédité en 2000) puis en 1983, Ni droite ni gauche : l'idéologie fasciste en France (4e édition en 2013).


Les historiens français et la thèse de "l'immunité au fascisme"


Le courant historiographique français, porté par l'historien René Rémond après la Seconde Guerre mondiale, a longtemps considéré que la France avait été "immunisée" aux idées fascistes.


Les droites françaises, le rempart aux idées fascistes


Dans son ouvrage qui fit référence en science politique, La droite en France de 1815 à nos jours : continuité et diversité d'une tradition politique (1954), René Rémond accoucha de la fameuse classification des courants de la droite française : légitimiste, bonapartiste, orléaniste. La droite orléaniste se caractérise par son aspect libéral et conservateur, la droite bonapartiste "conjugue autorité et référence au peuple comme source de légitimité", la droite légitimiste refuse l’héritage de la Révolution française et se définit par la référence à la tradition. Cette classification fut reprise ensuite par des historiens comme Serge Berstein, Michel Winock, Jean-François Sirinelli avant d'être discutée voire contestée dans les années 1990.


Au cours du second XXème siècle, les historiens français, héritiers de la pensée de René Rémond, rattachèrent la culture politique des ligues d'extrême-droite depuis le général Boulanger jusqu'à celles des années 1930 à la droite bonapartiste. Ils défendirent alors l'idée d'une immunisation de la France et de ces ligues au fascisme durant l'entre-deux-guerres par la présence d'une droite conservatrice très structurée idéologiquement. L'historien René Rémond refusait de voir une "variante française du phénomène général fasciste" mais plutôt des "ressemblances superficielles comme le culte du chef, le port de l’uniforme, le goût pour les rassemblements de masse et les défilés militaires" ; cette agitation s’enracinant bien davantage dans une tradition politique française ancienne. Quant à l’épisode de Vichy, selon René Rémond cela correspond à la prise de pouvoir non du phénomène fasciste mais de la droite contre-révolutionnaire : "L’inspiration de la Révolution dite nationale procède d’une autre idéologie, celle héritée de l’extrême-droite contre-révolutionnaire, revigorée par la doctrine maurrassienne, qui a tenté une synthèse de pensée réactionnaire et du nationalisme intégral".


La culture républicaine et démocratique, un frein efficace au fascisme


Selon les historiens français, l'immunisation de la France au fascisme dans l'entre-deux-guerres s'explique aussi par l'imprégnation dans la société encore très religieuse des valeurs républicaines et des pratiques démocratiques. René Rémond suggéra que l’instauration du suffrage universel masculin et ses rituels républicains presque un siècle plutôt contribuèrent à réduire l’impact du fascisme hexagonal et ses pratiques totalitaires tout comme le sentiment religieux par "l’attachement prolongé d’une partie du clergé et des fidèles à la société traditionnelle et à ses principes d’ordre et de hiérarchie [qui] ne les prédisposait pas à accueillir ce qu’il y avait de subversif, de volonté de puissance dans l’inspiration des mouvements fascistes". Serge Berstein parla quant à lui de "l’imperméabilité" de la culture politique française au fascisme : immunisée par sa tradition démocratique, la France n’a jamais pu produire qu’une "adhésion verbale au fascisme de quelques intellectuels" : la société, elle, est restée profondément attachée à sa "culture politique acquise de longue date".


Enfin, la victoire française durant la Grande Guerre associée à une économie encore fortement rurale auraient atténué le choc de la crise financière de 1929 et ses conséquences politiques, sociales et économiques dans le pays par rapport à des pays comme l'Allemagne ou l'Italie notamment.



Zeev Sternhell : les idées fascistes naissent en France


Zeev Sternhell contesta la thèse d'une "immunisation au fascisme" et proposa dès les années 1970 d'analyser le fascisme en France comme phénomène culturel et idéologique dans une société en très forte mutation depuis les années 1880.


Le refoulement de l'idéologie fasciste après-guerre, phénomène européen


Ce phénomène de refoulement de l’idéologie fasciste développé en France dans l’historiographie française et dans les sphères intellectuelles se produit également dans d’autres pays européen. En Allemagne, une querelle des historiens en 1986-1987 intervient à la suite d’une intervention du philosophe Jurgen Habermas dans l’espace public pour s’opposer aux efforts de banalisation du phénomène nazi de la part des historiens conservateurs comme Ernst Nolte, Michael Sturmer et Andreas Hillgruber. Dès l’après-guerre, des historiens allemands comme Meinecke développèrent l’idée d’un nazisme agissant en réaction face à la menace communiste. "Le nazisme imitation du stalinisme", réponse au danger bolchévique et simple produit de la Première Guerre mondiale, remplissent la même fonction salvatrice que la thèse immunitaire française selon Zeev Sternhell. De même, en Italie Benedetto Croce, intellectuel italien, explique que le fascisme "n’aurait jamais été qu’un phénomène "entre parenthèses" de l’histoire nationale, le résultat d’une "infection" passagère et superficielle". Ces idées, selon l'historien israélien, banalisèrent l’holocauste et l’idéologie nazie.


Un contexte propice à l'émergence de la pensée fasciste dès la fin du XIXe siècle


Zeev Sternhell réfute la classification des droites de René Rémond à partir de 1880, période qui voit l’émergence du boulangisme dans l’ère de la politique des masses : "L’intégration culturelle, la nationalisation des masses, le suffrage universel, l’alphabétisation, la lecture de la presse quotidienne politisent la société à un degré inconnu jusqu’alors. C’est ainsi que commence la lutte pour l’opinion publique, lutte pour ou contre un système en place, pour ou contre la préservation de l’ordre existant". Ce nouveau contexte préfigure les rassemblements politique de masse du premier XXe siècle et permettent l'émergence selon Sternhell d'une droite révolutionnaire "radicale, populaire et socialisante qui annonce et prépare le fascisme des années vingt et trente. Ce préfascisme, qui, pour ce qui est de l’idéologie, est un fascisme déjà parvenu à maturité, se heurte immédiatement à la droite conservatrice". Ce courant puise son idéologie dans le culte de la puissance et de la violence, le culte des ancêtres mais aussi de la jeunesse, la référence aux événements passés ainsi qu'un antiparlementarisme et un antisémitisme forcené.


Le développement des idées fascistes débute avant la Grande Guerre


Cette droite révolutionnaire, parangon du fascisme moderne, s'appuie sur la fusion du nationalisme de Maurice Barrès et du socialisme de Georges Sorel, théoricien d'un syndicalisme révolutionnaire, qui s'appuie sur l'action des ouvriers contre les structures politiques représentant "l'ordre bourgeois" (syndicats, partis politiques), et glorifiant l'utilisation de la violence comme moyen d'action face "aux puissances d'argent". Il s'agit de l'unification d'une troisième voie face au libéralisme et au communisme. Cette droite révolutionnaire a donc un corpus idéologique mais elle a aussi une expérience concrète, le Cercle Proudhon, un cercle de réflexion fondée en 1911 par Georges Valois et Edouard Berth qui avait pour vocation de fédérer les anti-démocrates de gauche et de droite, les syndicalistes révolutionnaires et les royalistes de l'Action française.


Tiré du journal Le Nouveau Siècle, quotidien du Faisceau, 1925

Georges Valois poursuivra après la Grande Guerre ce projet par la fondation du premier mouvement fasciste en France, le Faisceau, le 11 novembre 1925 et conceptualisera son idéologie dans un essai intitulé Le Fascisme en 1927. Ce fascisme français selon Zeev Sternhell se traduit ensuite par des revues comme Combat dirigé par le maurrassien Thierry Maulnier et qui prône le dépassement du nationalisme et du socialisme dans les années 1930, par des ligues puissantes comme les Jeunesses Patriotes, le Parti Populaire Français de Jacques Doriot ou les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque. Cette dernière, dissoute en 1936 par le Front Populaire et reconstituée sous la forme d'un parti, le Parti Social Français (PSF), composé principalement d'anciens combattants, atteignit presqu'un million d'adhérents avant le déclenchement de la guerre.


Un fascisme français : la thèse de Zeev Sternhell contestée

 

L'approche de Zeev Sternhell se fonde sur l'histoire des idées et l'étude impressionnante de sources écrites (journaux des partis politiques et quotidiens, revues de groupes de réflexion, essais, fascicules des ligues d'extrême-droite) pour conclure à l'apparition des idées fascistes en France dès les années 1880. En revanche, les historiens français nuancent ses travaux en évoquant l'absence de réception des idées fascistes dans un public large. Si les idées sont présentes, encore faut-il qu'elles soient écoutées, lues, partagées.


Une idéologie aux contours mal définis


Le problème soulevé d’emblée par le travail de Zeev Sternhell réside dans la méthodologie employée. L’auteur reconnait la difficulté de définir précisément le phénomène fasciste : "Cette étude est rendue plus compliquée encore par le fait que son sujet est une idéologie latente à laquelle les catégories habituelles ne s’appliquent pas toujours. Cette singularité du fascisme rend tout effort de conceptualisation plus malaisé encore. Il n’est pas toujours facile de discerner les contours d’une idéologie fasciste dans ce qui n’apparaît de prime abord que comme une étape de plus dans la révision du marxisme ou comme un réflexe de révolte de la part d’éléments plus jeunes, plus dynamiques, plus avancés, pour répondre au défi que constitue la crise du capitalisme".


L’historien René Rémond met en avant ce problème de définition : "s’il est vrai que le fascisme se flatte de transcender la division droite-gauche et prétend faire la synthèse des deux, il ne suffit pas qu’une doctrine ou un mouvement tienne cette distinction pour subsidiaire ou archaïque et se propose de satisfaire les aspirations essentielles de l’une et de l’autre pour se voir taxé d’inclination vers le fascisme. Sinon, toute idéologie de rassemblement serait suspecte de connivence avec ce type de régime". Le fascisme comprend notamment la critique du libéralisme, la dénonciation des malfaçons de la démocratie représentative, la récusation de l’individualisme et de la philosophie des Lumières, la défiance de la raison. Ces éléments ne suffisent pas à définir le fascisme comme doctrine car la droite contre-révolutionnaire partage également ce constat. Mais le fascisme ne propose " ni une même vision de l’histoire, ni même explication de son cours, ni mêmes propositions. Le fascisme se veut et se croit révolutionnaire, […] la source de la légitimité n’est plus dans le respect de la tradition, mais dans l’expression de la volonté populaire. Le fascisme ambitionne de créer un homme nouveau et une société nouvelle. Pour ce faire, il compte sur l’intervention de l’Etat. Le fascisme professe le culte de l’Etat".


Une audience faible aux idées fascistes en France


Dans son ouvrage actualisé en 2005, Les droites aujourd'hui, René Rémond conteste l’évaluation de l’audience des idées fascistes en France développée par Zeev Sternhell. Il reconnaît que des penseurs comme Georges Sorel, Vacher de Lapouge ou des organisations politiques ont pu émettre des conceptions fascistes. Cependant, il réfute la réception des idées fascistes "par de larges secteurs de l’opinion et leur impact sur la décision politique". Certains historiens ont contesté l'approche culturelle et idéologique de Zeev Sternhell car ce dernier entreprend à travers ses travaux de restituer avant l’heure l’émergence du fascisme comme doctrine politique. C’est ainsi qu’il s’est vu reprocher d’étiqueter sous le label fasciste des intellectuels, des groupes de réflexion, des journaux et même des partis politiques divers sans prendre en compte les engagements de ces hommes dans leur globalité, la réception des idées et des oeuvres des intellectuels dans le lectorat, ni la véritable pénétration idéologique des ligues dans l'opinion. Une revue comme Combat tenue par Thierry Maulnier et Jean de Fabrègues dans les années 1930 qui cherche à dépasser le nationalisme et le communisme tiraient, à son apogée, chaque numéro à 2 000 exemplaires. "Sans s’interroger sur la représentativité de ces groupes pas plus que sur la quasi-absence de leur action réelle sur la vie politique française, il [Sternhell] en fait un chainon essentiel de la genèse d’un fascisme français dans le prolongement de sa "découverte" du "fascisme" de Barrès" conclut Serge Berstein.


L'exemple du parcours du lieutenant-colonel de La Rocque, responsable des Croix-de-feu


En faisant le choix d'une approche intellectuelle de l'idéologie fasciste, Zeev Sternhell a négligé le parcours singulier, voire contradictoire, de nombreux militants et intellectuels durant l'entre-deux-guerres. L'un des enjeux sur l'importance d'un fascisme français dans ce débat historiographique s'articula autour du positionnement des Croix-de-feu (puis Parti Social Français) du lieutenant-colonel François de La Rocque. Les Croix-de-feu, formés massivement par d'anciens combattants de la Grande Guerre, est-il un mouvement fasciste ? Pour Zeev Sternhell, ce mouvement développa des idées fascistes. Pourtant, les Croix-de-feu ont eu un parcours tout autre. Catholiques, favorables à un régime de type présidentiel et d'autorité, ils participent, comme une multitude de ligues, à la forte critique du parlementarisme dans l'entre-deux-guerres. Durant la manifestation des ligues d'extrême-droite du 6 février 1934 qui dégénéra en affrontement avec les forces de l'ordre devant l'Assemblée nationale, le cortège des Croix-de-feu refusa de se rendre sur place et continua sa manifestation. Les ligues d'extrême-droite n'ont eu de mots plus durs pour qualifier l'attitude des Croix-de-feu. François de La Rocque, qui fut surnommé alors "dictateur à l'eau de rose" par les ligues, s'opposa plus tard à la collaboration, à l'antisémitisme et à Vichy. Résistant, il sera arrêté, puis déporté en Tchécoslovaquie en août 1943. Il mourra en 1946.


L'historien Simon Epstein, a illustré dans son livre Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance (2008) la complexité des parcours politiques des journalistes, intellectuels, hommes politiques de ce premier XXe siècle. Des parcours illustrés par des revirements, des évolutions, des contradictions, des choix impossibles dans une période conflictuel ou émergea successivement le communisme, le fascisme, le nazisme. A l'image de Georges Valois, l'initiateur du Cercle Proudhon en 1911 - matrice des idées fascistes selon Zeev Sternhell - qui abandonna en 1928 le fascisme pour se tourner vers le syndicalisme libertaire dans les années 1930. Arrêté par la Gestapo, il mourra en déportation à Bergen-Belsen.

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