• Grégoire Guillemin

Qu'est-ce que la "cancel culture" ?


La définition de la "cancel culture"


Le terme "cancel culture" n'a pas vraiment de traduction française précise car elle s'articule autour de plusieurs thèmes : culture de la suppression, de l’oubli, du remplacement. Elle consiste à "effacer" ou "supprimer" une personnalité (et son oeuvre), une entreprise de l'espace public à cause de propos, d'actions jugés répréhensibles ou condamnables. La "cancel culture" est née sur les réseaux sociaux aux Etats-Unis dans le milieu des années 2010 avant de se propager rapidement dans le monde anglophone puis d'arriver en France très récemment.


Une personnalité ou une entreprise "supprimer" signifie concrètement que son comportement passé ne lui permet plus d'accéder aux espaces d'expression mainstream (télévision, radio, journaux, plates-formes en ligne) pour vendre ses produits ou ses services. Pour aboutir à ce résultat, il s'agit d'engager un boycott massif à partir des réseaux sociaux afin de pousser les médias à s'emparer du sujet jusqu'à obtenir le retrait d'une personnalité de l'espace public ; boycott qui peut se conclure pour une personnalité publique par la fin de ses engagements contractuels (partenariat, publicité, sponsor) voire par un licenciement.



Les origines de la "cancel culture" et le mouvement MeToo


Ce terme émerge sur internet aux Etats-Unis dans le milieu des années 2010 à travers l'usage des réseaux sociaux, en particulier Twitter, avant de se diffuser dans le monde anglophone notamment en Inde et en Australie. La diffusion de ce terme "cancel" serait communément attribuée à Black Twitter, une communauté noire sur Twitter attentive au traitement des personnes noires et intervenant sur les questions de racisme et de discrimination à travers des propos ou des comportements jugés répréhensibles sur la toile.


La "cancel culture" s'est inspirée d'une pratique humoristique ancienne qui consistait, sur les réseaux sociaux et en particulier Twitter, à déterrer sur le profil de l'individu ciblé d'anciennes conversations pour en détourner le sens. La "cancel culture" utilise cette pratique en ciblant les mauvais comportements ou les propos haineux dans un contexte général où les sociétés se focalisent toujours davantage sur les questions éthiques et morales notamment sur l'égalité homme-femme, la violence contre les femmes, l'homophobie et tout ce qui relève des minorités.


Selon la linguiste américaine Anne Charity Hudley, cette pratique de la "suppression", qui s'appuie sur le boycott, n'est pas nouvelle dans la communauté noire et s'explique par l'impossibilité, pour elle, de changer politiquement les choses dans un contexte de soumission à la culture dominante et d'inégalité civique aux Etats-Unis durant XXe siècle. La "cancel culture" serait donc l'héritage d'une soumission des siècles précédents et d'une manière d'agir alternative : "Si vous n'avez pas la capacité de stopper politiquement quelque chose, ce que vous pouvez faire, c'est refuser de participer". A travers la pratique du "cancel culture", le mouvement Black Twitter cherche à attirer l'attention des médias mainstream sur des stéréotypes ou des discriminations présentes dans le monde public pour changer les mentalités. Avec les réseaux sociaux, les internautes ont en effet de plus en plus de visibilité et de pouvoir pour influencer le devenir d'une oeuvre, d'une idée et influer sur son devenir économique.


Le terme a gagné en visibilité grâce à des phénomènes de sociétés importants, en particulier lors du mouvement MeToo en 2017 lorsque la parole de femmes victimes d'agressions sexuelles s'est libérée sur les réseaux sociaux, l'agresseur est alors devenu la cible. Dans le milieu du cinéma, le retentissement fut extraordinaire après les révélations de plusieurs victimes contre le producteur Harvey Weinstein puis contre d'autres personnalités comme Kevin Spacey. L' acteur de House of Cards était alors en 2017 au sommet de sa gloire. Il a été "effacé". D'autres personnalités américaines ont connu le même sort comme le comédien Shane Gillis ou l'humoriste Kevin Hart respectivement pour d'anciens propos racistes et anti-LGBT.



La "cancel culture" en France : une arrivée tardive, quelques exemples


La "cancel culture" a fait ses premiers pas en France avec le mouvement MeToo qui a libéré la parole sur les sujets de violences faites aux femmes notamment dans le milieu du cinéma. Elle s'illustre également par les propos de l'actrice Adèle Haenel qui révèle publiquement en 2019 avoir été victime sexuellement lorsqu'elle était mineur du réalisateur Christophe Ruggia. Alors qu'une action judiciaire est lancée en novembre 2019, la Société des réalisateurs procède en même temps à la radiation de Christophe Ruggia, ce dernier dénonçant un "pilori médiatique".


Des youtubeurs et des streameurs qui possèdent des communautés très jeunes sont également la cible du "cancel culture" en témoigne par exemple Vodk ou AstronoGeek cibles des féministes respectivement pour avoir abusé de la notoriété auprès d'adolescentes et pour avoir tenu des propos répréhensibles sur le viol.


Enfin, la "cancel culture" s'invite également le milieu politique autour des féministes et du ministre de l'intérieur Gérald Darmanin accusé de viol, harcèlement sexuel et abus de confiance. Les mouvements féministes tentent de faire pression pour obtenir son retrait du gouvernement et contestent l'indépendance des enquêtes en cours contre lui alors qu'il est à la tête du ministère de l'intérieur.



Les conséquences et les oppositions à la "cancel culture"


La pression exercée par la "cancel culture" sur les réseaux sociaux, conduit régulièrement au licenciement, à la destruction d'une réputation, à la dégradation des relations privées, à une traversée du désert pour ces personnalités publiques victimes de la vindicte plus ou moins populaire mais toujours visible. Ces actions portées contre elles peuvent être lancées sur la base de simples accusations, de témoignages quelques fois isolés, parfois sans qu'aucune action judiciaire ne soit lancée en parallèle. La "cancel culture" apparaît alors comme une forme pure de dénonciation lancée sur la place publique numérique et comme une forme de catharsis pour des victimes qui renversent publiquement l'humiliation subie. Pourtant, si la dénonciation est une forme d'action bien vue aux Etats-Unis, sous le signe de la transparence, en France, l'action judiciaire lui est nettement préférée car jugée impartiale.


L'une des dérives de la "cancel culture" consiste à cibler un individu pour des propos ou des attitudes qui font vivement débat dans la société mais qui ne font pas l'objet de loi. Le débat se porte alors exclusivement sur le plan politique et moral sans la moindre base judiciaire. En effet, si la majorité des cas de la "cancel culture" visent à dénoncer des comportements dont la portée est judiciairement condamnable, la "cancel culture" s'attaque aussi à des propos jugés moralement inacceptable et entend donc "supprimer" ce qui lui déplait. En témoigne, la récente polémique autour des déclarations sur Twitter de l'auteur britannique à succès J.K Rowling accusée d'être transphobe, ce qu'elle conteste. Pour certains, la liberté d'expression serait ainsi menacée à cause d'une pression exercée par des communautés minoritaires mais très structurées.


D'autres estiment, comme l'ancien Président des Etats-Unis Barack Obama, que la "cancel culture" déployée sur les réseaux sociaux ne saurait remplacer l'activisme social, que le digital seul ne remplacera jamais la rue. Certains enfin, contestent la réelle efficacité de la "cancel culture" en témoigne les ventes d'album de Michael Jackson malgré les accusations d'abus sexuels sur des enfants.


Le 7 juillet dernier, 150 personnalités de divers horizons parmi lesquelles de nombreux écrivains comme J.K Rowling, journalistes, universitaires et intellectuel comme Noam Chomsky ont signé une lettre ouverte dans le Harper's magazine pour dénoncer la faiblesse et la réduction des débats causées par la "cancel culture" qu'ils définissent comme une culture de l'ostracisme et marquée "d'une certitude morale aveuglante". Nul doute que son arrivée tardive en France risque de relancer le débat sur sa légitimité.

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