• Grégoire Guillemin

"Parler", l'alternative à Twitter ?


Page d'accueil de l'application Parler

Twitter et Facebook ont récemment renforcé la modération de leurs plateformes en masquant ou supprimant des publications, des publicités sponsorisées voire en désactivant des comptes pour lutter contre les propos haineux. Alors que certains, notamment dans la classe politique américaine et française, crient à la censure et appellent de leur voeux au respect de la liberté d'expression, un nouveau réseau social américain, Parler, entend profiter de l'aubaine pour attirer davantage d'utilisateurs sur sa plateforme en garantissant une liberté totale d'expression. Parler bénéficie ces derniers temps d'une publicité au accent très politique lui permettant de trouver un écho important sur la toile et dans les médias.



Qu'est-ce-que Parler ?


L'application a été créée en août 2018 par John Matze, actuel CEO, et Jared Thomson, tous deux anciens étudiants en informatique à l'Université de Denver. L'application revendique en juillet 2020 trois millions d'utilisateurs.


John Matze justifie la naissance et le développement récent de Parler par la modération de plus en plus accrue des opinions sur les réseaux sociaux imposée par Twitter et Facebook : fact-checking, message masqué, suppression de publicités sponsorisées, bannissement de comptes. Le Président des Etats-Unis, Donald Trump, grand utilisateur de Twitter, a vu certains de ces tweets modérés par l'application provoquant de vives réactions dans le Parti républicain.


Le fondateur de Parler reconnait que ces dernières années l'utilisation des réseaux sociaux a entrainé "un sectarisme, une séparation entre les utilisateurs". Il pointe du doigt l'irresponsabilité causée par ces réseaux sociaux : "Les gens se connectent et disent des choses atroces en profitant de l'anonymat. Sur Parler, l'utilisateur est authentifié via son numéro de téléphone relié à son compte, les gens agissent donc comme s'ils étaient dans le monde réel". Contrairement à Twitter, Parler veut empêcher l'émergence de compte automatisé - les fameux bots - qui réagissent mécaniquement sur la plateforme en fonction d'un mot ou d'une expression employée.


L'objectif de Parler est de permettre une confrontation libre de toutes les idées, John Matze souhaite attirer "toutes les sensibilités sur sa plateforme pour favoriser les débats" et former une grande communauté alternative au mastodonte Twitter : "Notre travail et notre objectif est d'être plus grand qu'eux [Twitter]. Nous pensons que leur espace va être bouleversé, [...] que c'est le bon moment pour qu'un concurrent les surpasse, notamment depuis qu'ils deviennent plus strictes et davantage politique. Nous voulons juste un endroit neutre, amusant. Et nous pensons que nous pouvons les dépasser."



Un fonctionnement largement inspiré de Twitter


Parler est un réseau social dont le fonctionnement est calqué sur Twitter. Si le nom de l'application - Parler - est français, l'application est pour l'heure rédigée en anglais.


Sur cette plateforme, l'utilisateur peut écrire des publications - les parley, en français, délibérer - de 1 000 caractères contrairement aux tweets de 280 caractères de Twitter. L'utilisateur peut aussi suivre et être suivi par d'autres comptes (following/followers), commenter, partager (le retweet devient echo) et aimer des posts (vote).


Parler annonce ses intentions dès sa page d'accueil tout en jouant sur l'actualité : "Parler est un réseau social impartial dédié à la libre parole et à l'engagement des utilisateurs. Nous favorisons la liberté d'expression et ne censurons pas les idées, les partis politiques ou les idéologies. Nous protégeons la vie privée et ne vendrons jamais vos données numériques".


La modération des publications sur l'application est assez vague malgré les six pages de "recommandations à la communauté" et les sanctions sont pour le moment floues. John Matze veut donner le pouvoir de modération aux utilisateurs directement : "Nous avons des règles concernant la pornographie, la nudité et les spams. Les utilisateurs peuvent modérer de leur propre chef. Nous pensons que c'est ce qu'ils veulent. Les utilisateurs ne veulent plus qu'on leur dise quoi penser, quoi dire. Ils veulent être acteur sans être dépend de Big Brother". Parmi les recommandations, les organisations terroristes reconnues par les Etats-Unis sont interdites sur Parler. La publicité ou le soutien à une organisation terroriste conduit à un bannissement. Si la sanction est clairement annoncée de ce côté là, elle n'est pas aussi évidente concernant la diffamation. Bien qu'elle ne soit pas acceptée, aucune disposition n'est vraiment précisée.



Parler profite du renforcement de la modération de Twitter et Facebook


Le développement de l'application bénéficie sur le plan politique d'un contexte favorable. Les plateformes comme Twitter et Facebook, en situation de monopole, ne bénéficient plus de la même aura même si elles possèdent toujours énormément d'utilisateurs, respectivement 186 millions et 1,7 milliards d'utilisateurs quotidiens.


L'évolution de ces plateformes de masse posent de nombreuses questions démocratiques depuis la tenue de l'élection présidentielle américaine de 2016 et la campagne du référendum en faveur du Brexit. L'utilisation massive des données numériques des utilisateurs de Facebook pour influencer le déroulement des campagnes a été illustrée par l'affaire Cambridge Analytica (Cambridge Analytica : comment les données de Facebook ont été utilisées durant la campagne de Trump). Certains Etats ont alors pris la mesure de l'absence totale de législation - sans pour autant y avoir répondu à l'heure actuelle - pour traiter l'utilisation du numérique dans le déroulement d'une campagne électorale et les éventuelles actions de déstabilisation menée depuis l'étranger. Le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont tenté depuis lors de faire la lumière sur les actions sans précédents menées par Cambridge Analytica.


Des pays tentent de répondre à l'influence des Fake news sur les plateformes en ligne en particulier dans le cadre des campagnes électorales. L'Allemagne a ainsi adopté la loi NetZG dès 2017 destinée à lutter contre les propos haineux et les Fake news sur les réseaux sociaux en obligeant ces derniers à retirer un contenu haineux 24 heures après le signalement reçu sous peine d'amendes pouvant monter jusqu'à 50 millions d'euros. La France, par l'intermédiaire de la majorité présidentielle à l'Assemblée nationale, a essayé de s'inspirer de la loi allemande en votant sa propre loi de "lutte contre la haine sur internet" (dite loi Avia). Bien que votée récemment à l'Assemblée nationale, cette loi a été censurée en juin 2020 par le Conseil constitutionnel, ce dernier jugeant que le contenu du texte portait atteinte en partie à la Constitution.


La pression sur les réseaux sociaux entreprises par certains Etats après l'influence de Cambridge Analytica est exercée également par les entreprises et grands groupes économiques. L'attente grandissante de la part des consommateurs en faveur de plus de transparence, plus d'éthique, plus de protection de la vie privée affecte les entreprises qui font de leurs côtés pression sur les plateformes comme Twitter et Facebook.


Actuellement, Facebook fait face, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, à un boycott massif de près de 400 annonceurs (parmi lesquels Coca-Cola, Starbucks, Lego, Volkswagen) qui refusent d'ajouter des publicités - grandes sources de revenus pour Facebook - sur le réseau social tant que l'entreprise ne s'occupe pas des contenus haineux sur la plateforme. Devant cette pression tant économique (même si relative, Facebook attirent 8 millions d'annonceurs sur sa plateforme et majoritairement des PME) que médiatique, Facebook a entrepris de durcir sa politique de modération en interdisant davantage de messages offensants dans les contenus sponsorisés et prévoit d'ajouter des avertissements aux publications en ligne. De son côté, Twitter a également entrepris de durcir le ton en pleine campagne électorale américaine et dans le contexte du mouvement Black Lives Matter en supprimant récemment plus de 7 000 comptes liés à la mouvance QAnon qui soutient l'idée d'un complot des "puissants" contre Donald Trump.



Parler, une plateforme d'entre-soi ?


Dans ce contexte de renforcement de la modération des plateformes en ligne, Parler tente d'apparaître comme l'alternative à Twitter en faveur de la liberté d'expression en bénéficiant du soutien médiatique des conservateurs américains et des forces dites "dissidentes".


Plusieurs membres du Parti républicain ont popularisé rapidement l'application Parler après le renforcement de la modération sur Twitter en juin 2020 en postant des publications invitant leurs abonnés à les suivre sur la nouvelle application, à l'image du conservateur Ted Cruz dans une vidéo postée sur Twitter : "Je suis fier de rejoindre Parler - une plateforme qui comprend ce qu'est la liberté d'expression - et je suis enthousiaste d'en faire partie. Parlons. Parlons librement. Et mettons fin à la censure de la Silicon Valley. Suivez moi à @tedcruz !" John Matze, dans un entretien a précisé ne "pas être en contact avec le Président des Etats-Unis [qui n'est pas à l'heure actuelle sur Parler], mais les membres de son staff qui travaillent avec lui ont été authentifiés sur la plateforme".


En France, le mouvement sur la plateforme est encore marginale et il tend clairement à droite et à l'extrême droite de l'échiquier politique, à l'image des Etats-Unis. Ce sont les premiers bannis de Twitter qui se sont inscrits sur la plateforme, les membres de Génération identitaire. Parmi les responsables politiques, le Rassemblement national a déjà investi massivement le réseau social : Marine Le Pen et des membres de son parti Jean Messiha, Gilbert Collard, Jérôme Rivière, ainsi que des conseillers régionaux. L'ancienne députée et actuel directrice de I'Issep, Marion Maréchal est également présente.


En somme, la diversité politique n'est pas au rendez-vous mais il est encore trop tôt pour conclure à l'avenir de cette plateforme qui pourrait séduire plus largement des utilisateurs sans conviction politique ou bien rassembler uniquement un électorat "anti-système" désireux d'aborder autrement les sujets traités par les médias et réseaux sociaux traditionnels : la sécurité, l'immigration, la démocratie, etc ... Par ailleurs, si cette deuxième hypothèse s'avérait concluante, il est alors probable que d'autres forces politiques interviennent sur ce réseau social pour parler à cet électorat de plus en plus difficile à capter.



Le traitement médiatique en France de Parler


Les premiers articles de la presse française - France Culture, RMC, Huffpost, etc ... - sur Parler ont mis en avant la présence sur l'application de la droite et de l'extrême droite française (Rassemblement national, Génération identitaire, Marion Maréchal) ainsi que certains hashtags - ces mots-clefs populaires - de la plateforme.



Lors de différents entretiens aux Etats-Unis, John Matze a été interrogé sur ces mots-clefs ainsi que sur certaines théories du complot qui circulent sur l'application : "C'est une minorité d'utilisateurs qui utilise notre application. A cause de l'attention médiatique autour de la plateforme, nous avons des utilisateurs qui postent des messages haineux pour attirer l'attention et nous faire paraitre méchant". Il sera intéressant de voir si un dispositif verra le jour contre ce type de propos, ce qui tendrait à rompre le slogan de Parler "Parler librement" et le contraindrait sensiblement à faire la même chose que Twitter.


Enfin, il faut rappeler une différence juridique majeure entre les Etats-Unis et la France, trop souvent négligée, comme ici dans la chronique de RMC, les deux pays n'ont absolument pas la même conception et la même culture de la liberté d'expression. Les réseaux sociaux américains autorisent - malgré les récentes restrictions - ce type de contenus car ces derniers sont garantis par le premier amendement de la Constitution américaine qui permet une très grande liberté de parole même s'il existe quelques exceptions.


En France, nous avons une conception de la liberté d'expression plus restrictive depuis la loi Pleven de 1972 qui introduit le délit d'incitation à la haine raciale - le fait par des discours, des écrits ou par tout autre moyen, de pousser des tiers à manifester de la haine, de la violence ou de la discrimination à l'encontre de certaines personnes, en raison de leur religion, de leur origine nationale ou ethnique. Il s'agit donc de la responsabilité des réseaux sociaux d'agir face à ces propos avec plus ou moins de souplesse ou de fermeté.

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